Je suis sortie tôt, profiter du ciel qui file là haut sans se soucier de rien ni de moi minuscule. C'est très beau, sous les arbres j'entends des oiseaux dans le nid tiède de l'amour qui s'aiment et qui s'en fichent du temps posé sous leurs ailes. C'est ici que je t'ai vu pour la première fois, je te retrouve dans ce livre, dans ses pages fragiles et muettes qui gardent tous les secrets des jours passés. Précieusement. Comme si ça pouvait s'oublier, vraiment. C'est dans ce livre que je tombe amoureuse de toi, précisément parce que tu n'avais rien à y faire, je veux dire dans les mémoires d'une autre, un peu usées par le rire des gens, la pluie parfois sur le papier pourtant épais, et les tâches de café aussi. Je ne m'attends pas à te voir mais quand j'arrive à la page 61, tu es là avec tes absences de mille jours et ton mystère, réveillé en plein minuit pour te refaire du café, et plus tard réveillé à l'heure normale où l'on doit se lever et où tu es là pour m'apporter une tasse qui me brûle les lèvres. Tu es là. C'est merveilleux, et je pleure, parce que tu es dans le livre d'une autre. Je suis sortie tôt, les oiseaux ne sont pas encore tombés de leur branche et je reste là, assise sur ce banc dans ce parc dans cette vie d'immensités, je reste là à lire ce livre qui me fait tant de mal, sur mes genoux ce livre dont tu imprègnes les pages. Je n'étais pas amoureuse de toi, tout ce temps gâché, tout ce temps où tu étais là. C'est dans ce livre que je te découvre, et tout ce que je pouvais me cacher alors s'avère vrai, le doute quand tu partais, tes promesses par voie de cartes postales, tout cela était tellement pathétique. C'est aujourd'hui que je tombe, je tombe aussi mal que cela peut se faire, et tomber amoureux est un mal pour un autre. Je tombe avec ce livre et tous ses mots d'amour sous mes mains. Quelqu'un me demande si je vais bien. Est-ce que l'on peut aller quelque part quand on tombe de la sorte ? Ton sourire triste derrière le mien, j'irai devant chez toi, je te laisserai ces pages et surtout la 61ème. Elle ne m'appartient plus.